PORTRAIT | Philippe Rozier, sensible au haut niveau

Les Rozier, cavaliers de père en fils. Combien de fois a-t-on entendu cette phrase ? Aujourd’hui, on connaît à peu près tous Marcel, le père champion olympique, mais c’est surtout Philippe, le fils aîné qui a marqué de sa belle empreinte ces dernières années sportives. Tout en discrétion et besogne, il a fait son petit bonhomme de chemin jusqu’à la consécration ultime de Rio. 

La plus belle histoire du saut d’obstacles français ? On n’en doute pas. Comment qualifier autrement le parcours de Philippe Rozier aux Jeux olympiques de Rio en 2016, venu en réserviste, reparti avec une médaille d’or par équipes ? Mais, plus qu’un heureux coup du sort, ce sont des années de travail acharnées qui ont mené le cavalier français au haut niveau et son palmarès, aussi long que sa carrière prolixe, est là pour en témoigner.

L’atmosphère du haut niveau dès l’enfance

Philippe Rozier naît le 5 février 1963 à Melun, dans la région parisienne. Dans la famille, on est cavalier de père en fils : la dynastie Rozier, tout le monde la connaît. C’est le père, Marcel Rozier, une légende française du CSO, médaillé d’or par équipes aux JO de Montréal quarante ans avant son fils. C’est l’oncle, Hubert Parot, l’homme aux mille victoires en Grands Prix et médaillé avec Marcel à Montréal. Les grands-parents Parot aussi, propriétaires d’un petit club hippique à Bois-le-Roi.

Pour la troisième génération, comment ne pas monter à cheval et perpétuer la tradition familiale ? C’est chose faite, avec Philippe et Thierry, le cadet, tous deux devenus cavaliers internationaux. C’est dans le fief de Bois-le-Roi que l’histoire s’écrit ; c’est là que Marcel a posé ses valises, au haras des Grands Champs, pour commencer sa carrière de cavalier de jumping. La décennie dans laquelle les trois frères naissent voit l’apothéose du patriarche, qui a participé à pas moins de trois olympiades en 1968, 1972 et 1976.

Dans cette atmosphère de compétition et de challenge constants, Philippe commence le poney et foule dès l’âge de 12 ans ses premières pistes de concours, du complet car le jumping n’existait pas encore tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le passage à cheval à l’âge de 16 ans coïncide avec le nouveau statut d’entraîneur de l’équipe de France de Marcel Rozier : sont alors organisés à Bois-le-Roi de nombreux rassemblements pour cavaliers, amis de Philippe depuis les concours Junior, comme le raconte Thierry Rozier dans un épisode du podcast « I am an equestrian ». On y retrouve de nombreuses figures qu’on connait bien aujourd’hui, comme Patrice Delaveau, Roger-Yves Bost ou Éric Levallois. C’est avec Bosty, par exemple, que Philippe est sacré champion d’Europe jeunes cavaliers en 1983 à Geesteren (Pays-Bas).

Philippe Rozier & Le Coultre de Muze – CSI Royal. Ph: © Jump’Mag / Judith Collon

Marcel Rozier, père et entraîneur

L’entrée dans l’équipe de France senior réussit au jeune cavalier : après une honorable cinquième place par équipe aux championnats d’Europe d’Hickstead (Angleterre) en 1983, l’équipe de France est vice-championne d’Europe deux ans d’affilée, en 1987 à Saint-Gall (Suisse) et en 1989 à Rotterdam (Pays-Bas). C’est aussi l’âge de l’indépendance à Bois-le-Roi, où le père et les deux fils impliqués dans l’équitation se marchent un peu sur les pieds : comment concilier une carrière internationale naissante et le chapeautage incessant du père, devenu entraîneur de l’équipe de France ?

Philippe l’admet lui-même au Monde, c’est un sujet sensible chez lui. La chance d’avoir un père champion, c’est d’être né dans le sport, d’avoir le talent et les infrastructures pour devenir soi-même une star. Mais le revers de la médaille, c’est cette ombre immense qui plane sur le fils. « Toute ma vie, j’ai entendu soit quand je perdais, que je n’arriverais jamais à la cheville de mon père, soit quand je gagnais que, si j’étais arrivé là, c’était grâce à mon père. » C’est ce qu’on voit représenté, de manière fictive, dans le film Jappeloup de Christian Duguay. D’une part, le portrait de Marcel Rozier est peu flatteur ; d’autre part, Philippe n’apparaît dans le film que quelques instants, lors d’une conférence avant les Jeux olympiques de Los Angeles (1984), alors qu’un journaliste demande s’il a été sélectionné pour ses résultats ou seulement parce qu’il est le fils de l’entraîneur. Ce passage de quelques minutes semble symptomatique de l’existence du futur champion olympique, qui a encore plus à prouver que les autres pour se détacher de cet héritage.

Philippe Rozier & Prestige Kalone – Jumping de Bordeaux CSI5*-W. Ph: © Jump’Mag / Rosalie Florentin

Un travail et des résultats prometteurs qui paient

La catharsis est passée par plusieurs étapes. C’est d’abord la réorganisation du haras à Bois-le-Roi, qui permet de prendre des distances et gagner en indépendance : chacun ses ambitions et sa méthode, donc chacun son bout du terrain. Sur les 110 boxes que compte les écuries, Philippe en récupère une trentaine, Thierry une vingtaine, et Marcel garde le reste. Cela permet à chacun de louer ou d’entrainer chevaux et cavaliers en pension à leur guise. La réorganisation du site, pour permettre à chacun de respirer, n’est pas le seul élément qui a permis à l’aîné des trois frères d’exorciser cette épée de Damoclès imposante au-dessus de sa tête. C’est aussi passé par les bienfaits de l’écriture, avec la publication de son autobiographie, titrée Fils de (Lavauzelle, avril 2017).

Comme il l’a déclaré à Jump’Inside, Philippe Rozier n’est pas là pour faire de la figuration, quoique les gens veuillent dire par rapport à sa famille et au népotisme dont il aurait bénéficié. Au fil de sa carrière qui se dessine entre les années 1980 et aujourd’hui, il n’a pas à rougir de son palmarès. Une première participation aux Olympiades de 1984 à seulement 21 ans, où l’équipe de France termine à une belle sixième place ; le double titre de vice-champion d’Europe en 1987 et 1989 ; le titre de vice-champion du monde en 1987 lors de la finale CDM à Bercy ; la deuxième place par équipes aux Jeux équestres mondiaux de la Hague en 1994 ; la médaille d’or par équipe et la médaille en chocolat aux Jeux méditerranéens de Bari (Italie) en 1997 ; la quatrième place par équipes aux JO de Sydney en 2000 : ça commence à faire, en plus des qualifications pour les finales Coupes du Monde ainsi que les podiums en CSI !

La méthode Philippe Rozier

Les équipes, cela semble lui réussir à Philippe, même si son palmarès individuel n’est pas à oublier non plus. C’est même tout le cœur de son équitation. Contrairement au circuit actuel, où le mercato des bonnes montures est en constante opération, le champion a à cœur de connaître et former ses chevaux pour aller jusqu’au haut niveau ensemble. L’élevage français est une chance pour découvrir les pépites de demain quand on n’a pas de mécènes pour investir régulièrement dans de nouveaux chevaux de tête. C’est ce que Philippe explique lors d’une interview pour la chaîne YouTube Mathilde et Sligo : plutôt que de s’appuyer sur des sponsors fortunés pour l’achat des chevaux déjà « tout prêts », le champion préfère investir dans de jeunes chevaux qu’il « fabriquera » ensuite pour le haut niveau. C’est ce qui s’est passé avec son champion Jiva, jeune cheval de 9 ans qui a emmené le jeune Philippe aux JO de Los Angeles puis lui a permis de remporter le titre de vice-champion du monde ; c’est aussi la même histoire pour le beau gris Rahotep de Toscane, dont Philippe avait auparavant monté le propre frère, Jadis de Toscane. Les deux grands chevaux auxquels on associe désormais le cavalier français n’avaient pas vocation à devenir des champions, et leur cavalier non plus, comme il l’avoue lui-même.

Peut-être est-ce là le secret de Philippe Rozier : travailler, travailler, travailler, en harmonie avec sa monture sans se soucier des on-dit. Être besogneux et dur à la tâche, ça finit toujours par payer : en preuve, cette place de réserviste à Rio, puis la titularisation à cause de la blessure d’Hermès Ryan. On connait tous la suite et la magnifique fin de l’histoire, les sans-fautes, les coudes serrés dans l’équipe, et la victoire qui vient récompenser les quasi quarante-cinq ans passés à cheval. Les larmes de joie qu’on a tous vu sur le podium ont ému la France. Maintenant que le titre olympique est accroché, Philippe Rozier n’a plus rien à prouver à personne, comme seuls les grands champions savent si bien le faire.

Philippe Rozier & Rahotep de Toscane – Longines Paris Eiffel Jumping. Ph: © Jump’Mag / Sarah Bedu

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