PORTRAIT | Marcel Rozier, un médaillé d’or haut en couleurs

Chez les Rozier, on le dit et on le répète, on est cavalier de pères en fils. Et qui de plus illustre que le père ? Si les plus jeunes connaissent Thierry et Philippe, tous deux champions d’équitation, c’est avec Marcel, leur père, que s’installe la dynastie Rozier dans le paysage équestre français. À 83 ans, le patriarche règne toujours sur les écuries familiales de Bois-le-Roi, à côté de Fontainebleau, qui portent son nom. Quoi de mieux pour rendre hommage à celui qui a tant marqué le monde hippique français et international ?

Une ascension fulgurante

L’histoire de Marcel Rozier commence le 22 mars 1936, à Saint-Étienne-de-Chalaronne (Ain). L’équitation coule décidemment dans les veines de la famille Rozier, puisque c’est grâce à son père, marchands d’animaux, qu’il commence à monter à cheval. Mordu, il commence sa prolifique carrière par des courses sur les hippodromes de sa région, remportant de nombreuses échéances à Villefranche ou Mâcon, comme il le confie à L’Éperon. Mais il va vite se retrouver pris dans l’engrenage des concours de saut. En 1958, il arrive à Fontainebleau, terre historique du cheval, et plus particulièrement au haras des Grands Champs, sur lequel on retrouve aujourd’hui l’espace Marcel Rozier.

Devenu palefrenier, il ne lui faut pas longtemps pour grimper les échelons, devenir aussi cavalier d’obstacles professionnel et connaître le succès : en 1968, en selle sur son petit mais puissant Quo Vadis, le cavalier participe brillamment à la médaille d’argent de l’équipe de France aux Jeux Olympiques de Mexico de 1968, avec ses camarades Janou Lefèbvre sur Rocket et Pierre Jonquères d’Oriola associé à Nagir.

C’est alors le début d’une décennie fabuleuse pour Marcel : il est par trois fois champion de France en 1970, 1971 et 1974, associé pour chaque échéance à l’étalon qui porte bien son nom, Sans Souci. Il s’illustre par ailleurs au niveau international, avec tellement de victoires au compteur qu’on ne les compte plus justement :  ses participations etvictoires en GP et Coupe des Nations, que ce soit à La Baule ou à Aix-la-Chapelle, font de lui un pilier de l’Équipe de France. Son travail et celui de ses coéquipiers, les fameux Gilles Bertran de Balanda, Michel Roche et Hubert Parot, est d’abord récompensé d’une médaille de bronze par équipe aux championnats d’Europe à Munich en 1975. Mais c’est en 1976, aux JO de Montréal, que la consécration ultime est offerte aux quatre larrons de l’Équipe de France : Marcel Rozier sur Bayard de Maupas, Michel Roche sur Un Espoir, Hubert Parot sur Rivage et Marc Roguet sur Belle de Mars remportent l’or olympique par équipe, devant l’Allemagne et la Belgique. Marcel et Bayard empoche aussi une belle cinquième place en individuel, pour clore en beauté ces Jeux.

Un changement de carrière fructueux

C’est sur l’apothéose de sa médaille d’or aux JO que Marcel Rozierdécide de conclure sa carrière de cavalier, pour une reconversion professionnelle qui sera tout autant remplie de succès. Deux ans après la victoire olympique, en 1978, il prend la tête de l’Équipe de France de saut d’obstacles. C’est le début d’une carrière d’entraineur fructueuse jusqu’en 1988, qu’on connaît malheureusement pour l’épopée désolante des Jeux de Los Angeles en 1984, lors desquels Pierre Durand chute avec son crack Jappeloup et condamne les chances de médaille de l’équipe. La performance, qui a de nombreux échos dans la presse de l’époque, est connue aussi du grand public de nos jours pour sa retranscription dans le film Jappeloup de Christian Duguay : l’entraîneur Rozier n’apparaît pas sous son meilleur jour, décrit comme un homme dur qui pousse Jappeloup et Durand à la faute. Le coach s’en défend pourtant au micro de L’Éperon, arguant que les couples, des novices pour un tel niveau, n’étaient pas à leur maximum : « Los Angeles est une déception par les résultats, mais une satisfaction d’avoir donné leur chance à des jeunes [Pierre Durand, Philippe Rozier, EricNavet et Hubert Durand]. Parce qu’ils sont là aujourd’hui. » Qui aime bien, châtie bien, somme toute. On ne peut lui donner tort, au vu des résultats de ces cavaliers dans leur carrière : Pierre Durand et le jeune Philippe Rozier (20 ans en 1984) sont devenus des médaillés olympiques, Éric Navet a cumulé les titres européens et mondiaux.

Toujours est-il que le coaching réussit à Marcel Rozier, qui continue entre 1986 et 1989 pour l’Équipe d’Italie, puis entre 1994 et 1995 pour l’équipe des Émirats arabes unis. C’est aussi pour ces besoin d’entraînement que l’espace Rozier est créé à Bois-le-Roi en 1989 : sur les hectares du haras des Grands Champs s’épanouissent les chevaux et cavaliers qui ont la chance d’être coaché par le champion olympique.On compte parmi eux le roi du Maroc, qui met en pension ses cracks là-bas, ainsi que Abdelkébir Ouaddar, tête bien connue du public français puisqu’il a empoché la victoire du Grand Prix du Saut Hermès en 2016, grâce aux conseils de Marcel. Les fils Rozier en profitent aussi, puisque c’est sur ces mêmes carrières que Thierry entraîne, entre autres, les héritières Charlotte Casiraghi et Elektra Narchios (fille d’une famille d’armateurs grecs).

Sur ces terres, Marcel a aussi d’autres cordes à son arc : il trouve aussi son compte dans la valorisation et la vente de chevaux de sport, qui se rapproche par certains égards du coaching. C’est à l’occasion de la création de l’espace qui porte son nom qu’il intronise les ventes Fences : chaque année, lors de la grande semaine de l’élevage à Fontainebleau, les ventes aux enchères mettent à l’honneur les meilleurs produits des chevaux de sport, futures stars internationales. Mais ce haut lieu de la vente internationale est ravagé par un incendie le 1er septembre 2001, condamnant 29 chevaux à la mort, dont Jiva, la jument olympique qui a révélé le potentiel de Philippe, et plusieurs chevaux de GP de la cavalière Marie Pellegrin. Le drame laisse les trois Rozierinconsolables, et les fils confient même au Monde que c’était la première fois qu’il voyait leur père pleurer. 

Une personnalité ambiguë et ambivalente

Depuis, les écuries de l’espace Rozier ont été reconstruites, marquées par les ventes Fences battant leur plein chaque année et les cours dispensés par les expérimentés Rozier. Le patriarche, du haut de ses 80 ans, règne encore sur le haras. Si la qualité de cavalier et de coach de Marcel n’est pas à questionner, c’est néanmoins l’image d’un homme droit dans ses bottes et obstiné qui se dessine en creux dans le privé, comme le raconte ses proches. Car, comment évoquer Marcel sans parler de Thierry et Philippe ?

Les deux fils, comme ils le racontent lors de plusieurs interviews à La Croix et au Monde, ont chacun une relation spéciale avec leur père et son image. Philippe, qui a remporté la médaille d’or par équipes à Rio en 2016, quarante ans après son père, parle des effets positifs et négatifs que lui ont apporté ce fameux nom dans son autobiographie justement intitulée Fils de (éditions Lavauzelle, 2017). « Mon père était déjà une star quand j’ai commencé. Toute ma vie, j’ai entendu soit quand je perdais, que je n’arriverais jamais à la cheville de mon père, soit quand je gagnais que, si j’étais arrivé là, c’était grâce à mon père. » Quant à Thierry, le petit frère, l’ombre du père n’a pas été facile à gérer de même, comme il le raconte à La Croix : « J’ai toujours été hyper fier de porter ce nom, mais ça a été compliqué pour moi, ce nom-là me donnait des obligations, je n’avais pas le droit de décevoir. » C’est à un tel point qu’il tourne le dos aux compétitions équestres pour se diriger vers le monde des courses et du coaching, avant de finalement revenir au haut niveau du jumping, après un pari alcoolisé.

La sensibilité des deux frères va mal de pair avec la gagne du père, qui voulait que sa progéniture connaisse autant de succès que lui-même ; c’est ce qui est arrivé finalement, mais non sans détours et rebondissements sur le long cours, ni sans casse émotionnelle. Comme Thierry le confie, quand on a besoin d’être réconforté, ce n’est pas sur son épaule qu’il faut aller pleurer », dires confirmés par Marcel, qui assure ne pas aimer qu’on vienne se plaindre à lui. Le fils cadet nuance néanmoins le caractère de son père, qu’il estime avoir été mal représenté au cours des années, dans le monde du coaching et dans le film de Christian Duguay notamment ; il défend son père, en parlant du monde impitoyable qu’est celui de l’entraînement en obstacles, dans lequel peu d’erreurs sont permises, et pour lesquelles la tête du coach peut vite sauter.

C’est donc un regard tout en contradiction que pose Thierry sur son père, tout comme la société française. En effet, on connaît tous le champion, cavalier de génie, coach de renom et businessman aguerri ; mais l’histoire retiendra aussi ce portrait d’un homme dur, rugueux et caractériel jusqu’à la faute. En 2010, Marcel Rozier a en effet été condamné pour agression sexuelle aggravée par le statut de personne ayant autorité, sur l’une de ses stagiaires à bois-le-Roi âgée de 17 ans au moment des faits. Parole contre parole. Du côté de la défense, on note le caractère manipulateur de la victime, qui n’a pas dit non et était pat défaut consentante. Du côté de l’accusation, on note l’autorité et l’emprise du charismatique septuagénaire, auteur de lettres et de coups de téléphone déplacés corroborés par plusieurs témoins, ainsi que d’avances et d’attouchements en échange d’une carrière prometteuse.Le patriarche Rozier en sera quitte pour huit mois de prison avec sursis, ainsi que 5 000 euros d’amende. Une tâche sur le portrait d’un homme reconnu pour ses qualités sportives, mais plus décrié dans le secret. On retiendra néanmoins son nom au sommet de la dynastie Rozier, qui continuera sans nul doute à fournir de beaux produits au monde équestre français.

Par Marie Lacombe.

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